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La Nouvelle Revue d'Histoire n°50
dirigé par Dominique Venner
Deux figures d’un tragique destin
Pétain, De Gaulle… Réfléchissons un instant à ces personnages d’une époque lointaine. Et d’abord, quelle étonnante destinée que celle du maréchal Pétain! Avoir été porté si haut et avoir été jeté si bas! Dans la longue histoire de la France, d’autres grands personnages furent admirés, mais aucun sans doute n’a été plus aimé avant d’être tant dénigré.
Son malheur fut d’hériter non seulement d’une défaite à laquelle il n’avait pris aucune part, mais plus encore d’un peuple, jadis grand, qui était tombé effroyablement bas. Pour•tant, de ce peuple, jamais il ne désespéra. Le général De Gaulle, dont le destin croisa si souvent le sien, ne nourrissait pas les mêmes espérances, sinon les mêmes illusions. «J’ai bluffé, confiera-t-il vers 1950 à Georges Pompidou, mais la Ire Armée, c’étaient des nègres et des Africains [il voulait dire des «pieds-noirs»]. En réalité, j’ai sauvé la face, mais la France ne suivait pas. Qu’ils crèvent! C’est le fond de mon âme que je vous livre: tout est perdu. La France est finie. J’aurai écrit la dernière page(1).»
Cela, même aux pires moments, Pétain eût été incapable de le penser.
Il était né en 1856 dans une famille de paysans picards, sous le règne de Napoléon III, avant l’auto•mobile et avant l’électricité. Trois fois, il connut l’invasion de sa patrie, en 1870, en 1914 et en 1940. La première fois, il était adolescent, et son rêve de revanche fit de lui un soldat.
En 1914, il avait cinquante-huit ans. Simple colonel, il se préparait à la retraite. L’épreuve, soudain, le révéla. Quatre ans plus tard, il commandait en chef les armées françaises victorieuses de 1918 et recevait le bâton de maréchal de France. De tous les grands chefs de cette guerre atroce, il fut le seul à être aimé des soldats. Contrairement à tant de ses pairs, il ne voyait pas dans les hommes un maté•riel consommable. Le vainqueur de Verdun était l’un des rares à comprendre qu’il ne servait à rien d’être victorieux si le pays était saigné à mort.
Il y a bien des explications à la défaite de 1940, mais pour le vieux Maréchal l’une des causes pre•mières se trouvait dans l’effroyable saignée de 1914-1918. L’holocauste de 1 million et demi d’hommes jeunes avait tué l’énergie de tout un peuple.
La première urgence était donc de maintenir ce peuple autant que possible à l’abri d’une nouvelle tuerie. Simultanément, Pétain espérait une future renaissance d’une «Révolution nationale». On l’en a blâmé. Certes, tout pouvait être hypothéqué par l’Occupation. En réalité, il n’avait pas le choix. Avec toutes ses équivoques, cette Révolution surgit spontanément comme un remède aux maux du régime précédent.
Aujourd’hui, dans la sécurité et le confort d’une société en paix, il est facile de porter sur les hommes de ce temps-là des jugements définitifs. Mais cette époque brutale et sans pitié ne pouvait se satisfaire de pétitions morales. Elle exigeait à chaque instant des décisions aux conséquences cruelles qui pou•vaient se traduire, comme souvent en temps de guerre, par des vies sacrifiées pour en sauver d’autres.
Au château de Cangé (Indre-et-Loire), en Conseil des ministres, le 13 juin 1940, ayant pris la mesure exacte du désastre, le maréchal Pétain, de sa voix cassée, traça la ligne de conduite qui allait être la sienne jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’en 1944: «Je déclare en ce qui me concerne que, hors du gouvernement, s’il le faut, je me refuserai à quitter le sol métropolitain. Je resterai parmi le peuple français pour parta•ger ses peines et ses misères.»
Pour qui n’assumait pas de responsabilité gouvernementale, il était loisible de prendre un autre parti et de relever symboliquement le défi des armes. Et il est salubre que quelques audacieux aient fait ce choix. Mais en quoi cela retire-t-il de la noblesse à la sacrificielle résolution du maréchal Pétain?
Les adversaires du général De Gaulle ont tenté de minimiser la portée et la hauteur de son propre geste, l’appel à une résistance ouverte. Ils ont fait valoir que l’ancien protégé du Maréchal ne s’était pas embarqué dans l’aventure sans parachute. Ils ajoutent qu’affronter les Allemands, depuis Londres, der•rière un micro, était moins périlleux que de le faire en France même, dans un face à face dramatique, inégal et quotidien. Peut-être. Mais, parachute ou pas, le choix rebelle du Général était d’une rare audace. «Fruit d’une ambition effrénée», ripostent ses détracteurs. Sans doute. Mais que fait-on sans ambition?
Ce type d’ambition, cependant, faisait défaut au maréchal Pétain. À quatre-vingt-quatre ans, avec le passé qui était le sien, il n’avait plus rien à prouver et tout à perdre.
Si notre époque était moins intoxiquée de basse politique et de louches rancunes, il y a longtemps que l’on aurait célébré la complémentarité de deux hommes qui ont racheté, chacun à leur façon, ce qu’il y eut de petit, de vil et d’abject en ce temps-là.
1. Georges Pompidou, Pour rétablir une vérité, Flammarion, 1982, p. 128
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