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La Nouvelle Revue d'Histoire n°35
dirigé par Dominique Venner
D’amour et de guerre
Champion de la lance et de l’épée, un jeune chevalier du Hainaut, Jacques de Lalain, connut son premier succès dans une joute en 1440. Il avait dix-neuf ans. Invincible dans les tournois, il fut tué par un boulet de canon à la bataille de Poucques en 1453, millésime retenu pour la fin de la guerre de Cent Ans. Ami du duc de Bourgogne, distingué par Charles VII, convoité par les dames, il fut choyé par les chroniqueurs qui dirent de lui : « C’étoit la fleur des chevaliers ; il fut beau comme Pâris le Troyen ; il fut pieux comme Énée ; il fut sage comme Ulysse le Grec. Quand il se trouvait en bataille contre ses ennemis, il avoit l’ire d’Hector le Troyen… »
La comparaison avec les héros d’Homère est assez révélatrice. Vers la fin de notre Moyen Âge, par-delà plus de vingt siècles et nombre de redoutables fractures historiques, l’Iliade était donc restée l’étalon de la chevalerie. Bien que l’accès au texte du poème fondateur eût été interrompu, le souvenir ne s’en était pas perdu. Les commissaires de l’exposition organisée en 2007 à la BNF intitulée Homère. Sur les traces d’Ulysse, ont expliqué ce miracle : « Si, dans l’Occident médiéval, le lien avec le texte original d’Homère fut rompu, le nom du poète ne cessa d’être vénéré et l’on entretint le souvenir de ses héros et de leurs aventures. Homère continua indirectement de nourrir l’imaginaire du Moyen Âge à travers les poètes latins classiques comme Virgile, Ovide, Stace, les résumés latins de l’Iliade, les romans médiévaux comme le Roman de Troie [de Benoît de Sainte-Maure] et leurs adaptations en prose, si bien que les héros et la matière de l’épopée étaient connus du public cultivé, lorsqu’à la Renaissance l’Iliade et l’Odyssée furent redécouvertes dans leur texte original », en grec. Paradoxalement, en dépit d’une christianisation souvent hostile, l’Empire byzantin « veilla à la transmission des auteurs anciens (1) » Pour être complet, on peut préciser que la première traduction en français de l’Iliade ne fut réalisée à Paris qu’en 1577.
L’Iliade n’est pas seulement le poème de la guerre. C’est aussi le premier roman de chevalerie, prescripteur de modèles éternels. C’est surtout, avec l’Odyssée, l’œuvre fondatrice totale, le miroir dans lequel les Européens de bonne souche, à l’égal des chevaliers du XVe siècle, peuvent retrouver leur visage, débarbouillé des travestissements imposés par une histoire chaotique.
S’y affirment déjà en toute souveraineté l’attention et le respect pour la féminité, trait distinctif majeur de la civilisation européenne, avec la noblesse et la chevalerie. Les personnalités féminines fortes et différenciées abondent dans les deux poèmes : Andromaque, épouse exemplaire d’Hector ; Briséis, captive protégée d’Achille ; Hélène, pathétiquement partagée entre devoir et sensualité ; Pénélope, amante, mère et régente du domaine, fragile et indestructible ; Nausicaa, vierge gracieuse, attirée par la rugosité virile d’Ulysse qui la respecte. On ne saurait oublier non plus Euryclée, nourrice d’Ulysse et de Télémaque, maîtresse des servantes d’Ithaque, personnification de la fidélité domestique. Se trouvent ainsi déjà dessinées plusieurs figures contrastées que célébrera beaucoup plus tard l’amour courtois du grand XIIe siècle. Voici déjà la dame et le chevalier, l’un respectant chez l’autre ce qu’il a en propre, la féminité et la virilité, deux mondes opposés, indissociables et complémentaires, unis par une symbolique d’amour et de guerre.
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1.Dans son n° 30 (mai-juin 2007), p. 15-16, La Nouvelle Revue d’Histoire a rendu compte de cette exposition de 2007 à la BNF
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